Mort mystérieuse de Phar Lap, vers la fin du mystère ?

 

Pour beaucoup d’entre vous, le nom de Phar Lap n’évoque absolument rien… Ne vous en faites pas, je n’avais pas non plus la moindre idée de qui il pouvait bien s’agir.

Phar Lap était, et est toujours, un véritable du sport équestre Australien.

Non, il ne s’agit pas d’un jockey mais bien d’un cheval.

 

Fig. 1 : Phar Lap monté par Billy Elliot une semaine avant la course Agua Caliente.[1]

 

Né en Nouvelle-Zélande en 1926, Phar Lap fut emmené en Australie pour y être entraîné et devenir un remarquable cheval de course en remportant les 32 courses sur les 35 dernières auxquelles il participa (il arriva deuxième lors de deux courses sur trois)… Il remporta même l’une de plus célèbre course américaine, l’Agua Caliente Handicap en 1932.

Un tel succès ne laissa personne indifférent et à coté des admirateurs se trouvèrent quelques personnes souhaitant mettre fin à cette ‘’succes story’’.

Phar Lap fut ainsi victime d’un attentat en 1930 dont il sort miraculeusement indemne.

 

En avril 1932, il fut retrouvé fiévreux et en proie à de violentes douleurs abdominales qui se soldèrent par le décès du champion. Etant donné le caractère particulièrement étrange de sa mort, une autopsie fut pratiquée. Elle révéla une inflammation de l’estomac et des intestins, compatible avec un empoisonnement à l’arsenic comme avec des coliques…

Ces découvertes entraînèrent de nombreuses spéculations sur les causes de la mort de Phar Lap : naturelle ou provoquée ?

 

En raison de son statut, la peau de Phar Lap fut conservée au musée Victoria de Melbourne en Australie, son squelette en Nouvelle-Zélande et son cœur (d’un poids record de 6,2 kg au lieu des 3,2 kg classiquement rencontré) au musée nationale d’Australie.

 

Fig. 2 : Phar Lap, tel qu’on peut le voir au musée Victoria à Melbourne.

 

Relançant la polémique, des vétérinaires proposèrent dans les années 2000 que Phar Lap soit décédé des suites d’une gastro-entérite.

Mais en 2006 des chercheurs australiens accréditèrent la thèse d’un empoissonnement en montrant la présence anormalement élevée d’arsenic dans les poils de sa crinière…

Ces résultats furent critiqués sur plusieurs points, invalidant partiellement les résultats présentés :

-         étude de poils de crinière uniquement,

-         utilisation courante d’arsenic à l’époque en tant que tonique vétérinaire,

-         utilisation courante de solution à base d’arsenic dans le processus de conservation de la peau.

 

Il n’en fallait pas plus pour que nos chercheurs soient piqués au vif et retourne dans leur laboratoire pour renforcer leurs découvertes.

Ivan Kempson et Dermot Henry rapportent aujourd’hui l’étude complète du cas de Phar Lap.

 

Ils se sont basés sur le fait que les poils, comme les cheveux, incorporent lors de leur croissance les composés présent dans le sang qui circule au niveau des bulbes où le poil croit. Il est ainsi possible de retrouver la traces de certaines substances toxiques ingérés plusieurs jours avant la mort du sujet.

Les analyses furent réalisées en soumettant des poils au rayonnement synchrotron[2] pour mettre en évidence la présence ou non d’arsenic.

 

Dans un premier temps, des poils de crinières furent prélevés avec leur bulbe et seuls les poils qui en phase de croissance au moment de la mort du sujet furent conservés pour analyse de façon à s’assurer que ceux-ci aient bien incorporés d’éventuels toxiques.

Ils furent par la suite soumis au rayonnement synchrotron pour en dresser la carte de l’arsenic.

 

La présence d’un important pic d’arsenic fut ainsi clairement mise en évidence (zone blanche – Fig. 2b). L’analyse d’autres portions de poils proches ou éloignés de celui analysé précédemment révèle également la présence d’arsenic, mais à des taux bien inférieur au pic rencontré. La présence d’arsenic dans d’autres poils montrant clairement que la peau de Phar Lap a bien été soumise à l’action préservante d’une solution d’arsenic en vue de sa conservation.

 

Fig. 3 : a) Poil de crinière de Phar Lap, on remarque la racine intacte à gauche. b) Analyse par rayons X montrant la distribution d’arsenic dans le poil. c) Profil longitudinale d’arsenic dans le poil, reflétant l’incorporation de l’arsenic dans le poil au fur et à mesure de la croissance. d) Analyse XANES révélant les proportions d’arsenic.

 

En se basant sur la vitesse de croissance des poils de crinière, il apparaît qu’un fragment de 500 micromètres correspond approximativement à un période de 10 à 30 heures de vie.

En prenant en compte la durée de demi-vie de l’arsenic dans le corps d’un cheval (44 heures), il apparaît que le profil du pic d’arsenic correspond bien à l’ingestion et au métabolisme d’arsenic par le cheval avant sa mort.

 

Une analyse par rayons X (XANES – X-ray absorption near edge spectroscopy) fut également pratiquée sur le même poil. En effet cette technique permet de mettre en évidence les différentes formes d’arsenic présentes donnant de précieuses informations sur leur origine.

L’étude approfondie du pic précédemment fait apparaître deux profils correspondant à deux formes d’arsenic : de l’arsenate (à haute énergie) dont la concentration reste à peu près constante et un complexe AsIII-thiol caractérisé par un pic décroissant progressivement (Fig. 2d).

Puisque l’analyse d’une portion de poil reflète la concentration sanguine au moment où le poil grandit, il semble que le pic d’arsenic corresponde à un composé de type arsenic-glutathione.

 

Les résultats d’analyses chromatographiques confirment que l’arsenic dans le poil de crinière de Phar Lap provient bien d’une ingestion.

 

Essayons de replacer ces résultats dans leur contexte historique.

Peu de temps avant sa mort, Phar Lap a souffert des symptômes suivant : douleurs abdominales, système digestif irrité, ulcères, fièvres, vomissement de sang… Des symptômes compatibles avec les différentes théories de la mort du cheval.

Il n’a en revanche pas souffert de diarrhées, point classiquement soulevé dans les objections à l’empoisonnement. Mais tous les chevaux (comme les humains ou les chats) ne présentent pas forcément ce symptôme.

L’analyse des organes de Phar Lap révéla bien la présence de petites quantités d’arsenic, mais comme il est courant de rencontrer environ 10 ppm d’arsenic dans les organes des chevaux, cet argument est difficilement recevable.

 

La théorie du complot a régulièrement été évoquée (notamment après l’échec de l’attentat de 1930), mais aucun document n’impliquant un quelconque syndicat du crime ou des syndicats illégaux de courses n’a jamais été produit. Laissons donc de coté cette thèse de l’empoisonnement volontaire pour se pencher sur les sources possibles d’arsenic.

 

L’embaumement ? Le pic d’arsenic montre bien que le toxique a été absorbé alors que le cheval était en vie.

L’herbe ? Il est connu que des composés à base d’arsenic étaient utilisés comme herbicides avant 1947 et il se pourrait donc que Phar Lap ait consommé une telle herbe contaminée. Mais d’autres chevaux en ont également consommé sans mourir.

Une boisson énergisante ? Le livre des toniques de l’entraîneur de Phar Lap contient diverses formules à base d’arsenic pour booster un peu les chevaux tout comme les humains prennent des vitamines de temps à autres…

L’étude de divers poils du cheval révèle bien la présence d’arsenic mais en quantité bien inférieur à celle observé au niveau du pic précédent.

 

Fig. 4 : Recette d’un tonique à base d’arsenic retrouvée dans le cahier de l’entraîneur de Phar Lap.

 

Que conclure…

Les résultats (distribution et type d’arsenic) montrent sans ambiguïté que Phar Lap a bien ingéré une dose massive d’arsenic quelques dizaines d’heures avant sa mort – en accord avec les résultats de l’autopsie.

Quid de l’origine de cet arsenic ? Le rayonnement synchrotron a beau être un remarquable outil d’investigation et d’analyse, il ne peut révéler ce type d’information.

 

Le champion prenait de temps à autre un tonique à base d’arsenic. Il venait de faire un long voyage (de l’Australie vers l’Amérique) et de gagner une importante course… La dose de tonique aurait-elle été augmentée pour l’aider à se remettre ? Erreur de dosage ?

 

Alors empoissonnement volontaire ou non, libre à chacun de se faire sa propre idée.

Quoi qu’il en soit les derniers jours de Phar Lap resteront à jamais emprunts d’une dose de mystère.

 

Fig. 5 : Phar Lap monté par Jim Pike lors de la course de Flemington en 1930.[3]

 

Source : Kempson I.M., Henry D.A., Angew. Chem. Int. Ed., 2010, DOI : 10.1002/anie.200906594

 

A consulter :

http://en.wikipedia.org/wiki/Phar_Lap

http://www.abc.net.au/catalyst/stories/2278343.htm


 

[1] http://www.naa.gov.au/Images/pharlap_700_tcm2-8736.jpg

[2] Le rayonnement synchrotron est un rayonnement électromagnétique émis par des électrons qui tournent dans un anneau de stockage - http://fr.wikipedia.org/wiki/Rayonnement_synchrotron

[3] http://en.wikipedia.org/wiki/Phar_Lap - Prise par Charles Daniel Pratt, 1893-1968 – Source : Held in the collection of the State Library of Victoria.