De la nature du vernis des Stradivarius

 

Il est de ces mystères qui perdurent tout au long des décennies avec la même opacité et les instruments d’Antonio Stradivari en font partis.

Ils font rêver, ils envoûtent les salles et atteignent des records dans les ventes aux enchères : les violons de celui que l’on appelle plus souvent Stradivarius.

 

Pendant sa période d’activité, de 1665 jusqu’à 1737, le fameux luthier de Crémone fabriqua plus d’un millier d’instruments dont environ 650 nous sont parvenus.

Ses violons sont particulièrement connus et souvent présentés comme les meilleurs au monde (parfois démentis par des tests en aveugle) et depuis le début du XIXè siècle de nombreux chercheurs se sont succédés pour tenter de percer le secret de ces fabuleux instruments.

Presque tout y était passé : la nature du bois, son traitement, l’assemblage du violon, la colle… Les hypothèse les plus farfelues s’étaient succédées…

Mais le vernis recelait jusqu’à présent encore bien des secrets, en partie levés par le travail d’une équipe pluridisciplinaire menée par Jean-Philippe Echard et Loïc Bertrand.

 

En effet jusqu’à présent les études sur le vernis des stradivarius n’avaient pas permi d’aboutir à une conclusion vraiment satisfaisante, notamment en raison de la difficulté d’effectuer de telles études : ces violons sont rares, chers et on comprend qu’un collectionneur ne soit pas forcément rassuré de laisser ses merveilles entre les mains des chercheurs.

Jean-Philippe Echard a donc entrepris cette étude en se basant sur cinq instruments conservés au Musée de la musique, dont l’origine est indiscutable. Il s’est de plus adjoint l’expertise d’un luthier.

Les instruments étudiés furent fabriqués entre 1692 et 1720, couvrant ainsi une large période de travail du luthier.

Différentes techniques spectroscopiques ont été utilisées pour déterminer la nature du vernis.

 

Il est tout d’abord apparu que le vernis n’était pas constitué d’une simple couche, mais de deux : la première partiellement imprégnée dans les fibres du bois et la seconde par-dessus.

 

Coupe transversale du vernis d’un des violons étudiés sous une illumination comprise entre 450 et 900nm. De bas en haut : cellules de bois, première couche (légèrement colorée et ayant imprégné certaines cellules de bois), seconde couche (coloré).

 

Des analyses ont révélées que la première couche – de 30 à 100 µm d’épaisseur - était constituée d’huile, et non pas de mélanges à base d’œufs, de colles animales ou de cires comme cela avait pu être envisagé.

 

La seconde couche s’est révélée être constituée du même mélange d’huile, associée avec de la résine de pin, d’une épaisseur comprise entre 10 et 30 µm. Mais celle-ci n’avait pas encore livré tous ses secrets…

En effet, de petites particules rouges étaient incluses dans le vernis. Des expériences de spectroscopie par effet Raman ont permi de préciser leur nature : une laque à base d’un colorant dérivé de la cochenille…

 

L’un des autres violons étudié allait encore surprendre les chercheurs puisqu’en plus de ces particules à base de cochenille, des oxydes de fer rouges se sont révélés être présents.

 

Il semblerait donc que Stradivarius, au moins durant la période de 30 ans étudiée, ait appliqué la même formule pour vernir ses violons : tout d’abord une couche d’huile qui se solidifie par séchage.

Suit ensuite une fine couche de vernis contenant des pigments, dont la nature semble avoir variée tout au long de sa carrière : du rouge vermillon, un dérivé de la cochenille, des oxydes de fer…

 

D’après les résultats obtenus, Jean-Philippe Echard conclut que Stradivarius utilisait des composés facilement accessibles, variant les pigments pour fabriquer de splendides instruments. Le luthier ne possédait apparemment donc pas de recette magique pour ses vernis, appliquant ceux-ci plus pour des critères visuels que sonores…

Quoiqu’il en soit, les Stradivarius n’ont pas encore livrés tous leurs secrets et continuerons de faire rêver le public (amateur de musique ou pas – notons que l’un des violons de Stradivari, le Soil, a inspiré le superbe film « Le violon rouge »).

 

 

Source : Echard, J.-P.; Bertrand, L.; von Bohlen, A.; Le Hô, A.-S.; Paris, C.; Bellot-Gurlet, L.; Soulier, B.; Lattuati-Derieux, A.; Thao, S.; Robinet, L.; Lavédrine, B.; Vaiedelich, S. Angew. Chem. Int. Ed., 2009, DOI : 10.1002/anie.200905131

 

Photo du Soil : http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/sciences/technologies/20080710.OBS2391/le_secret_de_stradivarius.html?idfx=RSS_sciences